Entretien avec Jérémie Elkaïm pour Ils sont vivants

Entretien avec Jérémie Elkaïm pour Ils sont vivants

A l’occasion de la sortie de Ils sont vivants le 23 février 2022 j’ai rencontré le réalisateur Jérémie Elkaïm.

-Cyril : Comment avez-vous été contacté pour rejoindre le projet et devenir réalisateur et scénariste de Ils sont vivants ?

-Jérémie : Marina a entendu  parler de l’aventure de Béatrice Huret, la femme dont l’histoire est tirée le film et  elle a eu envie d’incarner ce personnage. Elle l’a rencontrée et a obtenu les droits du témoignage qu’elle avait fait. Et on m’a proposé avec ses producteurs de réfléchir. Où est ce que je situerais, ce que je pouvais faire de cette histoire.
Quand je l’ai lu, que j’ai réalisé qu’il y avait un espace pour moi, pour pouvoir plonger, pour y mettre un peu de moi, presque dans les choses en creux qui ne sont pas dans le témoignage, leur intimité. J’ai dit OK.

-Cyril : Vous avez réalisé en 2010 un court métrage et là c’est votre tout premier long métrage. Vous y êtes aussi scénariste, exercice que vous aviez fait régulièrement jusqu’en 2012 où pour  La Guerre est Déclarée vous aviez obtenu une nomination aux Césars du meilleur scénario original. De tomber sur ce livre et ce projet qu’est ce qui vous a fait vous dire que c’était le bon pour se lancer dans la réalisation d’un long métrage et l’écriture de son scénario ?

-Jérémie : En fait, depuis toujours, je suis venu au cinéma avec l’envie de raconter des histoires et faire des films. Mon chemin un peu étrange a fait que,  à la faveur de rencontres,  je me suis mis à jouer dans certains films, puis à écrire, puis à accompagner Valérie Donzelli  pour faire des films et mettre à l’écran notre histoire.
Pendant toutes ces années là je gardais l’envie de fabriquer des films et de raconter des histoires. Mais pour plein d’autres raisons, probablement parce que je n’étais pas arrivé assez à maturité, peut être parce que je n’avais pas trouvé l’équation qui me faisait passer le pas je ne l’ai pas fait.
Au moment où s’est présenté ce projet, j’avais déjà sauté de plein d’idées et de projets mais là, le fait que ce soit la première fois que je racontais une histoire qui n’était pas la mienne ou en tout cas qui n’était pas le fruit d’un scénario original.
Le fait que ce ne soit pas mon histoire me permettait d’y mettre de moi plus tranquillement, j’ai senti que c’était le moment d’y aller.

-Cyril : Vous avez travaillé avec Marina Foïs sur Polisse de Maïwenn, c’est là qu’elle vous a rencontré, elle avait connaissance de votre désir de réaliser ?

-Jérémie : Je ne sais pas si elle en avait connaissance car on n’en parlait pas en ces termes mais ce qui est sûr c’était que j’étais un acteur un peu atypique. Je le faisais un peu en dilettante et ça n’a jamais été une vocation pour moi. Quand on s’est rencontré je lui ai dit que j’étais venu au cinéma avec l’envie de faire des films pas d’y jouer.
Après je me suis retrouvé à plus accompagner des gens et accepter ce que l’on me proposait comme acteur. Il y avait chez moi un plaisir d’être sur les plateaux et c’était une façon de faire le funambule en attendant le moment où c’était opportun.

-Cyril : Justement par rapport à ce projet, c’est l’adaptation de Calais mon amour de Béatrice Huret. Est-ce que vous l’avez rencontré en amont du projet ?

-Jérémie : Je l’ai rencontré à Calais et nous avons visité les endroits où elle a vécu son aventure avec Mokhtar. Je ne voulais pas trop sacraliser le réel et la vérité, car il m’est arrivé d’adapter des histoires à moi car je savais que pour faire un film qui soit vivant et incarné, il ne faut pas forcément être trop respectueux  de ce qui s’est passé dans les faits. Prendre des libertés avec l’histoire est parfois nécessaire pour en rendre la symbolique, ce qu’elle contient ou les questions qu’elle charrie.
J’ai eu plaisir à la rencontrer parce que j’ai rencontré son caractère sa manière de penser et d’être au monde et que ça en revanche j’étais heureux de pouvoir m’en inspirer.
Elle a quelque chose d’affranchi Béatrice que je trouvais être un ressort passionnant pour le film. C’est une femme libre.

-Cyril : L’histoire se passe dans la Jungle de Calais mais cette dernière a été détruite depuis. Vous vous êtes appuyé sur son témoignage et vos visitez pour la reconstituer et dans quelle mesure avez-vous pris des libertés dans cette reconstitution pour le bien de l’histoire ?

-Jérémie : Pour la reconstitution et autour des bénévoles, des aidants, des personnes exilées il me semblait a contrario important de ne pas trop faire toc et de ne pas trop le fabriquer. La réalité de ce quotidien me semblait nécessaire au contraire pour croire à leur idylle.
L’inquiétude qu’on pourrait avoir dans cette situation et de savoir si on a assez de recul pour incarner ce type de chemin et en faire une fiction.
Pour avoir rencontré les aidant et exilés j’ai le sentiment que ce dont ils souffrent le plus c’est l’invisibilité et qu’on évoque la situation actuelle ou telle qu’elle était dans la Jungle de Calais.
Mon désir était de rendre compte de la complexité de la situation.
Y’a un ouvrage que j’aime qui s’appelle Le courage de la nuance (écrit par Jean Bimbaum) et je voulais mettre dans ce film une parole nuancée dans laquelle on ne tranche pas de façon primaire entre bons et méchants car il y a des deux en chacun de nous.
L’alchimie qui est la leur et leur idylle même indépendamment de la question de l’exil et de la défiance vis-à-vis  des étrangers, parce qu’elle est une femme d’un certain âge et lui plus jeune qu’elle, qu’ils ne sont pas de même origine, parce qu’ils n’ont pas la même culture, ne serait que pour ces raisons là, leur histoire a quelque chose qui transgresse qui dérange.
Cela me paraissait un sujet.
Et aussi cela permettait de montrer une personne exilée comme un être désirant avec ses problématiques et ses paradoxes.

-Cyril : Votre expérience en tant qu’acteur vous a-t-elle influencé sur comment vous avez dirigé vos acteurs et quelles libertés vous alliez leur laisser ou au contraire quel cadre vous alliez leur donner ?

-Jérémie : Mon expérience du plateau surtout m’a donné l’impression qu’il y a une chose qui est un des écueils quand on fabrique un film : se regarder faire, être dans la démonstration que l’on est en train de faire quelque chose en prenant le costume du réalisateur ou celui de l’acteur, cela me paraît être un ennemi terrible.
Evidemment qu’il faut insuffler une énergie, il faut convoquer une équipe, les investir, créer une cohésion et que tout le monde aille dans la même direction. Je ne voulais pas délayer l’énergie sur le plateau en ayant des tas de personnes qui n’avaient pas forcément quelque chose d’essentiel  à y faire.
J’ai demandé qu’on soit le minimum en permanence au moment du jeu. Cela m’a permis de mettre en place un dispositif qui permettait de jouer sur de très longues prises, de très longs moments où les acteurs s’abandonnaient et jouaient les situations avec le temps du réel. Il s’agissait ensuite de retravailler ses prises comme une matière au moment du montage.

-Cyril : Et du coup au montage cela ne devient pas un peu difficile car vous avez des plans très longs, très fluides ou il y a plein de choses qui se passent ?

-Jérémie : Oui c’est très juste, ça a été très compliqué de faire des choix et d’assumer le rythme du film s’en ressentirait.  L’idée était de partir au début sur quelque chose de très âpre au départ et qui change quand Béatrice plonge dans le regard de Mokhtar, le film devenant plus ouaté, calme et se pose pour laisser place à quelque chose de plus délicat et sensuel.

-Cyril : La construction de la relation entre Béatrice et Mokhtar me semble nourrie par beaucoup de silences, de regards qui posent les personnages. Est-ce que c’est quelque chose qui est venu avec ses longues prises ou qui étaient déjà au scénario ?

-Jérémie : C’était pensé dès le scénario comme cela, ils plongeaient leurs regards l’un dans l’autre. C’était d’ailleurs un des critères majeur pour trouver Mokhtar, incarné par Seear Kohi. Je voulais quelqu’un qui ait un regard très expressif. Cet élément n’a fait que s’accentuer avec le tournage.
Y’avait aussi la barrière de la langue entre les deux qui devaient jouer.
J’aimais l’idée selon laquelle il y a quelque chose au cœur du réacteur du film qui est l’idée « Est-ce qu’on peut aimer de façon gratuite ? » Est-ce que c’est véritablement de l’amour ? Est e qu’il est mal intentionné ? Qu’est ce qui lie ces deux personnes ? Est-ce que c’est une histoire purement sexuelle . A partir de quand on considère que c’est l’amour ?
Toutes ces questions je ne voulais pas les éluder pour ne pas rendre mièvre leur rencontre. Quand ils sont ensemble et se posent ces questions là pour moi ça pose une question universelle si l’amour pur existe.  Au fond quand on rencontre quelqu’un  on est pas attiré par plein de choses futiles ou importantes qui vont déterminer l’attirance et qu’on ne peut pas les dissocier de l’amour.

-Cyril : quels ont été les critères pour caster le personnage de Mokhtar et qu’est ce qui vous a fait prendre conscience que c’était Seear Kohi ?

-Jérémie : Il y avait 3 critères :
-son regard, je voulais qu’on puisse plonger dedans. Qu’il y ait quelque chose d’intense.
-qu’on sache qu’il ait fait des études et ait un anglais correct et naturel.
-que l’alchimie avec Marina soit là et qu’il puisse se glisser et aller ensemble dans cette sensualité qu’il fallait incarner au plus près, au plus juste, au plus vrai.

-Cyril : Le livre et le film sont le point de vue de Béatrice avez-vous envisagé d’y ajouter  celui de Mokhtar ?

-Jérémie : Ça m’intéressait de faire le portrait de Béatrice d’être quasiment exclusivement dans son regard, sa pensée, ses positionnements. En revanche je trouvais intéressant d’imaginer ce qu’ils pouvaient se raconter.
Quand Béatrice, l’auteur, a vu le film elle m’a dit « C’est drôle on a l’impression que t’étais presque là au moment où les choses se sont passées pour nous, même dans les choses que je n’ai pas raconté. »

-Cyril : Au-delà de son rapport avec Mokhtar le film pose aussi les relations qu’entretient Béatrice avec ses amis et sa famille, révélant un caractère trempé. Béatrice ne mâche pas ses mots ainsi lors d’une fête d’anniversaire d’une de ses amies tout à coup elle prend conscience du décalage qu’elle ressent entre ses proches et l’évolution de son point de vue , pouvez vous nous en dire plus ?

-Jérémie : Cette scène  avait pour but de la mettre dans son environnement habituel. Béatrice est une ex-sympathisante FN qui va s’investir dans un camp de réfugiés et va faire une rencontre. C’est un mouvement assez surprenant. Il me semblait nécessaire d’incarner le monde d’où elle venait mais sans caricatures et voir combien ces gens sont humains, possèdent  du bon en eux, même si je ne partage pas leurs convictions. Il me semblait trop facile de taper univoquement sur eux ou taper univoquement sur un personnage du film.
Il y a une phrase que j’adore de Renoir qui dit « Tout le monde a ses raisons » (La règle du Jeu de Jean Renoir).  J’aime cette idée là, chacun agit selon sa raison, l’endroit par lequel il a sa nécessité.

-Cyril : Est-ce que Marina est venue avec sa propre vision du personnage avec la lecture qu’elle avait eu du livre ou n’a-t-elle suivi que vos directions ?

-Jérémie : C’est difficile à dire. Une fois que l’on a décidé que j’allais plonger dans le film, je me suis approprié l’écriture, la fabrication et la pensée du film. On a peu dialogué sur les questions de fond avec Marina, sur ce qu’il fallait que le film raconte et qu’il aller contenir.
Je ne conçois de faire un film qui soit univoquement une seule chose, je ne conçois pas de faire un film en laissant des personnages sur le bord de la route en les accablant. C’est pour cela que je parle de la phrase de Renoir.
Au fond bien plus dangereux sont les méchants qu’on incarne dans leur vérité. Bien plus terribles sont les gens que l’on humanise.
J’espère que le film exprime le contraste entre le fait que l’on inculque à nos enfants dans les écoles le partage, l’amour de son prochain, l’acceptation de la différence, l’inclusion sans stigmatiser, les valeurs de la République et tout à coup  parce qu’il s’agit de personnes venant d’un autre pays on pourrait supporter leur mort, accepter l’absence de dignité de leurs conditions de vie.
La prise de conscience de Béatrice est celle-ci : Une fois que l’on a enlevé toutes les questions idéologiques cela tombe sous le sceau du bon sens que ces gens ne viennent pas traverser le monde et risquer leur vie par volonté de porter des désagréments aux autres et leur nuire.

-Cyril : Pourquoi avoir changé le titre du film, Ils sont vivants, par rapport à celui du livre, Calais mon amour ?

-Jérémie : J’aimais bien qu’on entende le titre dans le film car les personnages le disent. Par ailleurs j’aimais bien l’idée du vivant parce que ça parle aussi de la forme du film que je voulais organique.

-Cyril : Vous faites parti, comme Marina qui y est très active, du collectif 50/50 qui promeut une égalité homme/femme derrière la caméra et justement sachant qu’elle s’était beaucoup exprimé à ce sujet. Je n’ai pu que remarquer le nombre important de femmes à des postes clef du film tels que la photo, le montage, la production,  etc… Est ce que c’était une volonté ?

-Jérémie : Non ça m’est venu naturellement et je n’y ai pas pensé du tout dans ces termes là Je crois que j’ai plaisir à être entouré de femmes fortes, depuis toujours. Et que c’est ça qui a guidé mes choix.

Nous avons alors abondé en conclusion dans le fait qu’avoir Marina Foïs comme actrice en était un excellent exemple.

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